La Russie dans le Caucase Sud, Une « chasse non gardée » sur l’Abkhazie,
Intervention de Laurent Vinatier, chercheur associé à l’Institut Thomas More.
La Russie de Vladimir Poutine a choisi de se concentrer sur la promotion de ses intérêts nationaux économiques. Tel est l’enjeu véritable de la politique étrangère russe depuis 2000 et la base du consensus en ce domaine au sein de l’élite politique. Le calcul est simple : le pays disposant d’un avantage économique comparatif considérable, en raison notamment de ses richesses énergétiques, il convient non seulement de les valoriser à court terme afin d’en tirer des gains financiers substantiels, mais aussi de les préserver et les transposer en termes de puissance sur la scène internationale. Ainsi, théoriquement, l’engagement économique est supposé servir une finalité politique.
Les résultats cependant ne sont pas aussi évidents ou immédiats. Appliqué par la Russie à l’essentiel de ses relations extérieures - en CEI (Asie centrale, Caucase du Sud, Ukraine et Biélorussie), dans les Balkans, vis-à-vis de l’Union européenne mais aussi à l’égard de l’Iran et de la Chine (même si pour ces pays l’idée devrait être nuancée), ce schéma ou principe directeur ne paraît pas être mené jusqu’au bout de sa logique, ou du moins pas encore et pas de manière générale. Dans le Caucase du Sud, par exemple, les gains politiques russes ou les gains de puissance se font attendre.
La Russie en retrait dans le Caucase Sud
Au cours des années 1990, le Caucase Sud, chasse gardée de la Russie par héritage soviétique, a fait l’objet de nombreuses interventions. Terrains fertiles en la matière, les Etats nouvellement indépendants ont vu se multiplier les actions et engagements russes visant à créer une situation selon une stratégie définie. Ainsi, la Russie a-t-elle soutenue militairement l’Arménie contre l’Azerbaïdjan sur le Nagorno-Karabagh ; de même est-elle derrière l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud contre la Géorgie. L’Etat russe, en l’occurrence, est acteur des événements.
Montée des tensions en Géorgie
Au fur et à mesure des années, dès la première moitié de la décennie 2000, alors que les conflits sont gelés, les situations largement bloquées, la Russie se fait moins active. Elle ne peut rien faire, si ce n’est sauver l’honneur, lorsque Mikhaïl Saakashvili prend le pouvoir à Tbilissi et récupère le contrôle de l’Adjarie en 2004. En Abkhazie, la même année, elle ne se rend compte que tardivement de la popularité de l’actuel président Sergueï Bagpach, qui n’est pas antirusse mais qui défend des positions plus neutres et moins orientées vers Moscou. Les quelques personnalités de Russie qui ont des intérêts substantiels en Abkhazie réagissent alors afin d’assurer une transition équilibrée du pouvoir. Finalement l’autre candidat, qui peut être dans le contexte abkhaze de 2004 qualifié de « prorusse » et qui avait été officiellement soutenu par le président Poutine, Raul Khajimba devient vice-Président à la suite d’un accord dont la médiation a été assurée par des envoyés du Kremlin1. Le nouveau Premier ministre, cependant, Alexander Ankvab, ancien ministre de l’Intérieur, est un allié du président.
Par la suite, particulièrement à l’égard de la Géorgie, la politique russe est, faute de mieux, surtout réactive : les relations bilatérales se dégradent, les crises se multiplient entre 2005 et 2007 : survols par des avions russes de l’espace géorgien, tirs (ou chute) de missiles russes en territoire géorgien, embargo sur le vin décrété par Moscou, discriminations et violences contre les Géorgiens en Russie, expulsion d’agents russes, fermeture de la frontière. Les raisons, à priori, sont assez évidentes : Moscou s’inquiète des orientations atlantistes et européennes de Tbilissi, qui, de son côté se montre plus volontaire dans son opposition à la politique russe de soutien explicite aux entités sécessionnistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud par le biais des soi-disant soldats du maintien de la paix stationnés dans ces zones. Cela est-il suffisant cependant pour expliquer une telle montée des tensions ? Peut- être faut-il ajouter, à l’appui des positionnements russes, la prise de conscience de son éviction politique de Géorgie, ce qui a pu provoquer, à la manière d’une fuite en avant, des réactions excessives et plus agressives.
Désengagement politique de la Russie
Aujourd’hui, la Russie tend à prendre de la distance : ses interventions et réactions sont plus rares ou susceptibles d’être mieux choisies. Le temps paraît à l’apaisement avec la Géorgie : le 18 mars dernier, le gouvernement russe a annoncé le rétablissement des vols, devenu effectif le 25. Par ailleurs, le récent réveil de l’opposition géorgienne n’est probablement pas manipulé par Moscou, même s’il pourrait être récupéré ; rien ne le laisse penser en tout cas au vu des événements et déclarations des acteurs. En Azerbaïdjan, la diplomatie russe est en perte de vitesse depuis 2006. Jusqu’alors et principalement depuis l’avènement du jeune Ilham Aliev à la présidence en 2003, Moscou a cru pouvoir se présenter en partenaire incontournable du nouveau pouvoir et a multiplié les offres de collaboration, sur le statut de la mer Caspienne par exemple, en matière énergétique et dans le domaine militaire, sans pour autant pouvoir ou vouloir concrétiser ses engagements. La Russie en effet, faute de moyens, ne dispose plus de leviers d’influence en Azerbaïdjan qui est parvenu cependant, grâce à un positionnement international ouvert, à transformer en indépendance politique, économique et militaire, d’indéniables et d’abondants atouts énergétiques. Enfin, en Arménie, les élections présidentielles du 19 février 2008 n’ont pas posé de difficultés majeures. Le Kremlin, vraisemblablement et aux dires de plusieurs interlocuteurs en Russie, aurait réagi si l’Occident, à savoir les Etats-Unis ou l’Union européenne, avait cherché à promouvoir la candidature et la victoire de Levon Ter-Petrossian. Non pas que la Russie se désintéresse de cette région de son étranger proche, mais elle se contente de ses positions acquises.
La Russie, dans le Caucase Sud, n’a pas de volonté impériale, au sens politique et militaire du terme. D’une part, sa sécurité, notamment dans le Caucase Nord, ne dépend plus d’éléments et forces issus du sud Caucase. La gorge de Pankissi qui a abrité des combattants tchétchènes et a servi de couloir aux approvisionnements de la résistance au début de la seconde guerre de Tchétchénie ne pose plus problème depuis la mort au Daghestan du chef de guerre Rouslan Guelaev en 2003 et de l’affaiblissement des réseaux islamistes en provenance des Etats arabes du Golfe à peu près à la même date ; l’islam radical en Azerbaïdjan, à la fois sunnite et chiite, n’a jamais manifesté de solidarité explicite et sérieuse avec la guérilla tchétchène. D’autre part, les risques susceptible de menacer les positions russes dans la zone ne sont pas d’actualité : il ne faut guère s’attendre à court terme à une révolution colorée en Arménie ; il est peu probable également que l’Azerbaïdjan accepte d’accueillir une base militaire américaine et que la Géorgie se voit proposée un calendrier rapide d’intégration au sein de l’OTAN.
Une volonté de retour par l’économie ?
Les priorités russes se veulent avant tout économiques et commerciales. De manière significative, le prix du gaz a ainsi augmenté pour les trois Etats de la région. Certes, les proportions ont été différentes, en fonction des antécédents politiques de chacun avec la Russie : l’Arménie a réussi à négocier sans trop de difficultés du gaz à 110$ les 1000 mètres cube pour 2007, alors que la Géorgie et l’Azerbaïdjan doivent acquitter un peu plus du double pour des approvisionnements néanmoins en très nette diminution. Cette hausse générale des tarifs cependant révèle un revirement stratégique de Moscou, qui tend à délaisser une approche politique a priori et préfère se concentrer sur l’acquisition d’intérêts économiques et industriels locaux, là ou cela est possible, à savoir essentiellement, pour l’instant, en Arménie et au sein des Etats sécessionnistes.
En Arménie.
Les autorités de Russie n’ont pas manifesté un intérêt très marqué pour les élections présidentielles arméniennes de février dernier2. Elles auraient vu sans doute alors que le sentiment général de la population arménienne n’est pas foncièrement opposé à Levon Ter-Petrossian. Mais il n’y a aucun travail sociologique sur les Etats, l’Arménie en particulier, sensés être les cibles de l’influence russe. Ce n’est pas tant un manque de compétences qu’un constat d’impuissance politique : aujourd’hui, la république caucasienne ne vaut plus les efforts consentis ou qui seraient à fournir par la Russie. Il est impossible par exemple de rivaliser avec le montant de l’aide américaine ; compte tenu de plus de l’environnement géographique du pays, celui-ci doit nécessairement s’entendre, pour survivre économiquement et faire passer ses produits, avec ses voisins turcs et azéris, et donc avec les Occidentaux. La stratégie politique de la Russie en Arménie en somme est réduite au minimum, à savoir assurer l’élection d’un président qui ne soit pas hostile à Moscou.
Sur le plan économique, à l’inverse, la Russie se montre plus entreprenante. Sous l’impulsion de Modest Kolerov, ancien conseiller de l’administration présidentielle en charge des rapports interrégionaux et culturels (démis de ses fonctions en 2007) elle avait ainsi déjà récupéré plusieurs biens industriels, dont les réseaux de distribution énergétique, en paiement de la dette gazière arménienne. Or les prix d’approvisionnement devant continuer à augmenter, ce processus est appelé à s’amplifier. Peu importe même que ces acquisitions se soient révélées peu productives et nécessitent encore des investissements considérables, seule la prise de contrôle paraît compter. C’est en tout cas ce que semble indiquer également le dernier mouvement en la matière, à savoir la cession par l’Arménie à une société russe, la compagnie des chemins de fers du Caucase Sud, affiliée aux chemins de fers de Russie sous la direction de Vladimir Iakounine, la gestion de son réseau ferré national. La transaction de 57 millions de dollars signée le 13 février 2008 vaut pour 20 ans, avec la possibilité de prolonger d’une durée similaire. En contrepartie, l’acheteur, c’est-à-dire indirectement l’Etat russe, s’engage à moderniser et rénover les infrastructures.
En Géorgie.
Il ne faut pas surestimer le niveau de l’influence russe en Géorgie. Les conflits d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud gelés depuis 1992 et instrumentalisés par la Russie n’ont pas empêché l’avènement à Tbilissi d’une équipe ouvertement pro-occidentale à la fin 2003. Les bases militaires russes de Batoumi et d’Alkhalkalaki, qui sont en cours de démantèlement, n’ont jamais véritablement, au moins au cours des années 2000, eu d’impact politique sur la situation géorgienne. De même, les récentes pressions économiques et militaires (embargo sur le vin, chute d’un missile) n’ont pas dissuadé les Géorgiens de poursuivre leur politique d’intégration au sein des alliances de l’Ouest, l’OTAN notamment. Quant à une reprise des hostilités, qui serait initiée de Moscou, il est loin d’être certain que la Russie y ait intérêt. La statu quo est beaucoup plus avantageux, ainsi que l’affirment la plupart des analystes et commentateurs russes spécialistes des affaires caucasiennes.
Au fond, la Russie est depuis assez longtemps désengagée politiquement de Géorgie (entendue ici sans l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud), sans que les décideurs en aient eu tout à fait conscience. En revanche, sa présence économique qui concerne des secteurs considérés comme stratégiques n’a été et n’est nullement négligeable. La compagnie publique russe d’électricité RAO UES contrôle ainsi depuis 2003 la société géorgienne Telasi de distribution électrique et a vu l’accord de coopération renouvelé en 2005 pour cinq ans. Il est vrai que les relations économiques s’étant largement dégradées en 2006 et 2007, sans doute des acquisitions russes de biens industriels géorgiens ne sont- elles pas envisageables à court terme. Cela dit, compte tenu de l’apaisement qui semble s’imposer depuis peu et dans le contexte du retrait politique russe, l’économie restera un biais normalisé et effectif de coopération.
Au sein des entités sécessionnistes
L’indépendance du Kosovo a été révélatrice du degré d’engagement russe en Abkhazie, en Ossétie du Sud et dans le Nagorno-Karabagh. D’une part, il n’est pas question à Moscou, parmi les cercles dirigeants, de reconnaître les entités sécessionnistes de Géorgie (Ossétie du Sud, Abkhazie), de Moldavie (Transnistrie) et d’Azerbaïdjan (Nagorno-Karabagh). Cette position avait été clairement établie dès 2007 et est maintenue aujourd’hui, alors que le Kosovo a déclaré unilatéralement son indépendance le 17 février 2008. Le Kremlin fait valoir aux séparatistes sud caucasiens, essentiellement l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, que leur indépendance ne vaudrait rien, à l’instar de Chypre Nord, si la Russie seule les reconnaissait. L’indépendance d’un Etat ne repose in fine que sur la reconnaissance accordée par plusieurs puissances mondiales, dont les Etats-Unis et la plupart des Etats membres de l’Union européenne.
Cependant, dans le même temps, Moscou envisage d’intensifier les coopérations et partenariats économiques avec l’Abkhazie. C’est le sens symbolique de la levée unilatérale (et illégale) le 6 mars 2008 par la Russie des sanctions économiques contre Soukhoumi prises par les douze présidents de la CEI à l’unanimité en 1996. Par cette annonce, l’Etat russe indique clairement l’orientation de ces engagements futurs dans la région. Il ne s’agit pas tant d’une innovation, car de toute façon les sanctions économiques n’étaient pas respectées, mais bien d’un affichage politique ou un ersatz d’une reconnaissance laquelle en elle-même, notamment en raison de l’apaisement nécessaire avec la Géorgie, est impossible pour la Russie. Il est probable en effet qu’à l’approche des grands travaux préparatoires des jeux olympiques de Sochi en 2014, les sociétés russes multiplient les acquisitions et développent des joint-ventures en Abkhazie.
En Azerbaïdjan
La situation de la Russie en Azerbaïdjan est plus complexe. Son poids politique et économique est moindre que celui des Occidentaux. Faiblement engagée dans l’exploitation et la commercialisation des ressources énergétiques azéries, elle n’a pas pu profiter de positions d’influence pourtant facilement accessibles. En 2006, conscientes de cet échec diplomatique, les autorités russes ont voulu réagir et ont actionné les deux leviers disponibles, à savoir le prix des livraisons de gaz et le statut des émigrés azéris en Russie. Bakou a résisté, d’une part en accélérant la mise en production de ses propres réserves à Shah Deniz, ce qui a permis de réduire les importations de Russie ; et d’autre part en se préparant à accueillir les émigrants azéris qui pourraient être chassés de Russie.
Les relations aujourd’hui, comme avec la Géorgie, s’apaisent. Il va sans dire néanmoins que l’acquisition éventuelle par la Russie de biens industriels en Azerbaïdjan est encore largement prématurée. Mais c’est là le signe d’un ajustement possible de la politique étrangère russe qui ne vise non plus à faire jouer le rapport de force mais à privilégier les rapprochements économiques beaucoup plus bénéfiques.
L’économie est appelée à jouer un rôle plus important, si ce n’est majeur, au sein des relations extérieures de la Russie sous l’impulsion de Dmitri Medvedev, président élu le 2 mars 2008. Ce mouvement ne date pas évidemment de sa nomination ; il croît avec la montée en puissance de Gazprom sur la scène mondiale depuis quelques années déjà. A l’instar du géant gazier russe, la priorité de la Russie actuellement, par l’intermédiaire de ses sociétés publiques, tend à cibler les acquisitions de biens industriels à l’étranger. Il est intéressant de constater que les premiers et principaux résultats en ce domaine concernent des Etats alliés, politiquement proches et dépendants de Moscou. Ainsi, le lien politique privilégié sert de base à la prise d’influence économique. Les cas arménien mais aussi biélorusse (acquisition par Gazprom de 50% de Beltransgaz) et serbe (contrôle de la distribution énergétique par Gazprom) sont, en cela, éloquents et révélateurs, sans même évoquer les Etats sécessionnistes du Caucase Sud. Ailleurs, vis-à-vis d’Etats plus indépendants, les débuts sont difficiles, comme en Azerbaïdjan et en Géorgie.
De plus, force est de remarquer que les finalités sont aussi politiques : il est clair qu’en acquérant des biens aussi stratégiques que des compagnies de transport ou de production énergétique nationale, les autorités russes verrouillent l’allégeance des Etats visés. Ceux-là auront à l’évidence une marge de manœuvre beaucoup plus restreinte. Mais il reste à déterminer l’usage que la Russie peut faire de ces alliances consolidées. La Serbie, dans les Balkans, n’est pas la seule clé de la stabilité, d’autant qu’économiquement la Russie n’a nullement intérêt à l’instabilité. Dans le Caucase Sud, l’Arménie n’a pas de position stratégique particulière. Quel avantage politique la Russie retire-t-elle de cette proximité renforcée avec l’Arménie ? Finalement il se peut que les manœuvres russes d’achat n’aient qu’une finalité économique. En Géorgie par exemple, le contrôle d’une partie de la distribution électrique par le biais de Telasi ne confère pas à la Russie de poids politique supérieur. Les règles du marché continuent de fonctionner ; RAO UES s’y plie et en tire des bénéfices purement économiques.