TURQUIE: Istanbul possèderait la plus importante flotille médiévale
Isabelle CHANEL, Directeur d’Europe Orient
Il vient d’etre découvert récemment à Istanbul de la plus vaste flotille médiévale connue à ce jour. Une équipe d’archéologues turcs a exhumé d’un ancien port byzantin d’Istanbul avec 31 navires. Caïques à voile servant au transport du grain et du marbre, rarissimes navires militaires byzantins à rame d’après les chercheurs et scientifiques. Le bilan des fouilles lancées en 2004 sur le site de l’Eleuthérion, port fondé par l’empereur Théodose Ier (346-395) sur la rive européenne de la mer de Marmara (nord-ouest), a dépassé toutes les espérances. “Jamais on n’avait exhumé autant de navires des VIe, VIIe, IXe, Xe et XIe siècles”, selon l’archéologue turc Metin Gökçay, responsable de ce vaste chantier. “Ils remplissent un grand trou dans la connaissance que nous avons de la technologie navale à l’époque byzantine”. Ces bateaux, dont subsistent surtout les coques dont certaines atteignent 25 mètres de longueur et qui délivrent également de précieux enseignements sur les routes maritimes reliant la capitale d’un empire alors au faît de sa puissance et de sa grandeur aux yeux du monde entier. “Les navires venaient ici de tous les horizons de l’empire. Nous avons retrouvé des objets provenant d’Egypte, de Chypre, de Crimée, de Russie, de Roumanie, de Bulgarie…”, explique l’archéologue Mehmet Ali Polat. “C’est exceptionnel de retrouver dans un même lieu des objets avec autant d’origines différentes.” Equipé de vastes entrepôts, l’Eleuthérion a durant de nombreux siècles accueilli le blé et l’orge acheminés d’Egypte pour nourrir Constantinople, capitale de l’Empire romain de 330 à 395, puis de l’Empire romain d’Orient ou Empire byzantin, relate Metin Gökçay. “Mais au VIIe siècle, les Arabes ont battu les Byzantins, qui ont perdu le contrôle de l’Egypte. Et dès lors on constate qu’au IXe siècle, les Byzantins vont cette fois faire du commerce avec les Russes, à mesure que ceux-ci se convertissent au christianisme”. Hormis les navires, les chercheurs ont mis au jour d’importants vestiges du port lui-même: les fondations d’un phare, une jetée, les bases d’une église ainsi qu’une vingtaine de mètres de la muraille de l’empereur Constantin 1er (274-337), jusque là connue uniquement par les textes. A ce jour reste le mystère entourant le naufrage de dizaines d’embarcations à quai. Ce rideau de fumé sera peut-être levé lorsque l’équipe de géologues accompagnant les fouilles aura terminé ses travaux. Les archéologues privilégient l’hypothèse d’un tsunami ayant rasé le port au VIe siècle et que semble confirmer une strate orangée de sédiments sableux. En revanche un lent et plus banal problème d’ensablement aurait eu gain de cause du port, au XVe siècle. Alors que les excavations se poursuivent sur le chantier pharaonique de l’Eleuthérion -600 à 700 travailleurs, 50 à 60 scientifiques opérant sur une aire de 56.000 mètres carrés-, avec selon Gökçay une forte probabilité de découvrir de nouveaux vaisseaux, les premiers navires ont déjà quitté le site. La zone, située dans l’actuel quartier populaire de Yenikapi, doit accueillir une des gares du Marmaray, gigantesque projet de ligne de chemin de fer passant sous le Bosphore pour relier Europe et Asie, dont la construction doit se terminer en 2011. Les pièces de 12 des 31 bateaux ont été soigneusement démontées et maintenues dans de l’eau douce pour leur faire rendre leur sel, puis dans des bains chimiques pour les solidifier et transportées au musée archéologique d’Istanbul à fin d’y être remontées. Dès les travaux terminés, les bateaux et une partie de leur cargaison devraient regagner la zone de l’Eleuthérion, où est notamment prévue la construction d’un musée maritime.